Peu de questions pèsent autant sur les futurs parents que celle-ci : un médicament pris pendant la grossesse peut-il avoir des effets sur mon enfant ? Depuis un an, deux médicaments très courants sont au centre de cette inquiétude : le paracétamol (appelé acétaminophène en Amérique du Nord et vendu sous le nom de Tylenol aux États-Unis) et les antidépresseurs. En octobre 2026, le site PsyPost a présenté deux nouvelles études à leur sujet. Leur message commun est rassurant et assez simple : plus les preuves sont solides, plus le lien est faible.
Pourquoi la question a pris tant d'ampleur
Le 22 septembre 2025, l'agence américaine du médicament (FDA) a annoncé qu'elle engageait une modification de la notice de l'acétaminophène pour signaler une possible association avec l'autisme et le TDAH, et a adressé une lettre aux médecins. Ce même communiqué précisait qu'« une relation de cause à effet n'a pas été établie ». Le Collège américain des obstétriciens et gynécologues (ACOG) a estimé que ce message ne reposait pas sur l'ensemble des données scientifiques, et l'Agence européenne des médicaments (EMA) a indiqué dès le lendemain qu'aucune donnée nouvelle ne justifiait de modifier ses recommandations. En août 2025, une revue publiée dans Environmental Health, qui évaluait 46 études sans combiner leurs chiffres, avait conclu que les données étaient compatibles avec une association. D'où la confusion.
La nouvelle revue parapluie sur le paracétamol
Une équipe de l'université de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne, dirigée par Hoda Tayebi-Hillali, a publié ses travaux dans la revue Developmental Medicine & Child Neurology. Plutôt que d'ajouter une étude de plus, elle a réalisé une revue parapluie : elle a rassemblé les méta-analyses existantes (recherchées dans six bases de données jusqu'en novembre 2025) et évalué leur qualité avec un outil standard appelé AMSTAR-2. Elle a retenu sept méta-analyses portant sur plus de 3 millions de participants, puis les a combinées par étapes, en ne gardant chaque fois que les travaux de meilleure qualité.
- Toutes les méta-analyses réunies : une petite association, avec un risque relatif de 1,17 pour l'autisme et de 1,29 pour le TDAH.
- La seule méta-analyse jugée de haute qualité : 1,10 pour l'autisme (non statistiquement significatif) et 1,16 pour le TDAH.
- Les seules études à faible risque de biais : 1,05 pour l'autisme (deux grandes études, en Suède et au Japon) et 1,17 pour le TDAH (trois études aux résultats très variables).
La plupart des méta-analyses antérieures ont été jugées de faible qualité. Les auteurs concluent que les associations observées sont probablement influencées par des facteurs de confusion résiduels et par des erreurs dans la mesure de la prise du médicament, que les données actuelles ne soutiennent pas une relation causale solide, et que le paracétamol reste un traitement de première intention approprié pendant la grossesse lorsqu'il est médicalement indiqué. Comme l'a résumé l'autrice principale à PsyPost : « The size of the effect, therefore, does not justify alarm » (l'ampleur de l'effet ne justifie donc pas d'alarme).
Pour être précis, le lien n'a pas disparu dans toutes les analyses : de petites associations subsistaient dans certains modèles, surtout pour le TDAH. La revue n'a pas pu étudier la dose ni le moment de la prise, et ses estimations les plus solides reposent sur une poignée d'études.
Comparer des frères et sœurs : l'étude suédoise
L'une des études les plus solides sur le sujet a été publiée dans le JAMA en avril 2024. Viktor Ahlqvist, Brian Lee et leurs collègues de l'Institut Karolinska ont suivi 2 480 797 enfants nés en Suède entre 1995 et 2019. La prise de paracétamol était notée pendant la grossesse, lors des consultations prénatales, et non pas rappelée de mémoire des années plus tard. Dans l'analyse classique, l'exposition était liée à un risque très légèrement plus élevé (un rapport de risques de 1,05 pour l'autisme et de 1,07 pour le TDAH). À 10 ans, 1,53 % des enfants exposés avaient un diagnostic d'autisme, contre 1,33 % des enfants non exposés.
Les chercheurs ont ensuite comparé des frères et sœurs : des enfants d'une même mère, nés d'une grossesse avec paracétamol et d'une autre sans. Les frères et sœurs partagent une grande partie de leurs gènes et de leur environnement familial, ce qui neutralise beaucoup de facteurs cachés. Le lien a disparu (rapport de risques de 0,98 pour l'autisme comme pour le TDAH), sans aucun signe que des doses plus élevées augmentaient le risque.
Antidépresseurs : ce qu'a trouvé l'étude galloise
La seconde étude, publiée dans PLOS Medicine le 29 septembre 2026 par Saraid McIlvride et ses collègues de l'université de Glasgow, a croisé les dossiers des médecins généralistes, des maternités et des écoles pour 167 447 enfants nés au pays de Galles entre 2009 et 2016. Son idée centrale : distinguer le médicament de la maladie qu'il soigne. 7,6 % des enfants avaient été exposés à une dépression maternelle non traitée, 4,2 % à une dépression traitée, et 3,6 % à des antidépresseurs sans diagnostic de dépression enregistré.
- Par rapport aux enfants non exposés, la dépression maternelle comme les antidépresseurs étaient associés à davantage de diagnostics d'autisme et de TDAH.
- Mais en comparant entre eux les enfants de mères déprimées, traitées ou non traitées, aucune différence significative n'apparaissait pour l'autisme ni pour le TDAH.
- Pour un critère plus large, les besoins éducatifs particuliers à l'école, les antidépresseurs étaient liés à un petit risque absolu supplémentaire (2,9 enfants de plus sur 100 chez les mères déprimées), qui pourrait en partie refléter une dépression plus sévère, selon les auteurs.
L'étude ne disposait d'aucune donnée sur la sévérité de la dépression, n'a pas comparé de frères et sœurs, n'a suivi les enfants que jusqu'à un âge moyen inférieur à 6 ans (avant que de nombreux TDAH ne soient diagnostiqués) et portait sur une population majoritairement blanche. L'autrice principale a aussi rappelé qu'une dépression non traitée peut avoir un impact sérieux sur le bien-être de la mère comme du bébé.
Pourquoi les liens bruts s'effondrent : les facteurs de confusion
Ces deux histoires illustrent le même piège statistique, appelé facteur de confusion : un troisième élément lié à la fois au médicament et à l'évolution de l'enfant.
- La confusion par indication. On prend du paracétamol à cause d'une fièvre, d'une infection ou d'une douleur, et des antidépresseurs à cause d'une dépression. C'est peut-être la situation de départ, et non le médicament, qui explique une partie du lien.
- La génétique. L'autisme et le TDAH sont très héréditaires, et ils partagent certaines influences génétiques avec la dépression et la douleur chronique. Un parent porteur de ces traits peut à la fois avoir davantage besoin de médicaments et transmettre ces gènes. Comparer des frères et sœurs, ou des mères traitées et non traitées, élimine une grande partie de cet effet. Notre article sur la hausse des diagnostics de TDAH et d'autisme montre à quel point la génétique compte dans ces profils.
Rien de tout cela ne concerne ce qu'une mère a fait ou n'a pas fait. C'est une question de difficulté à démêler les causes dans des données d'observation, un peu comme dans l'histoire que nous avons racontée dans notre analyse sur le vaccin ROR.
Ce que cela signifie pour vous
Si vous êtes enceinte, n'arrêtez pas et ne commencez pas un médicament pendant la grossesse sans en parler à votre médecin ou à votre sage-femme : la fièvre et une dépression non traitée comportent elles aussi des risques. Si vous êtes parent d'un enfant autiste ou ayant un TDAH, les meilleures données actuelles ne montrent pas qu'un antidouleur ou un antidépresseur pris pendant la grossesse en serait la cause.
Et comme l'autisme et le TDAH sont souvent familiaux, beaucoup d'adultes reconnaissent leurs propres traits au moment où un enfant est diagnostiqué. Si cela vous parle, notre test d'autisme AQ-10, gratuit (10 questions, environ 3 minutes), et notre questionnaire ASRS-v1.1 de dépistage du TDAH adulte (18 questions, environ 10 minutes) sont un premier pas simple. Les tests de ce site sont des outils de dépistage conçus pour les adultes : ils ne remplacent pas un diagnostic, mais ils peuvent vous aider à ouvrir la discussion avec un professionnel.
Source : Tayebi-Hillali H, Blanco-Suárez M, Rivas-Mundiña B, Limeres-Posse J, Diniz-Freitas M, Diz-Dios P (université de Saint-Jacques-de-Compostelle). Prenatal exposure to paracetamol and the risk of autism and attention-deficit/hyperactivity disorder: An umbrella review and meta-meta-analysis. Developmental Medicine & Child Neurology, publié en ligne le 23 septembre 2026, DOI 10.1111/dmcn.70512. Revue parapluie de 7 méta-analyses (plus de 3 millions de participants), évaluation de la qualité par AMSTAR-2 et ROBINS-E. McIlvride S, Rao N, Singh S, Nelson SM, Pell JP, Fleming M (université de Glasgow). Prenatal exposure to maternal depression and antidepressants and neurodevelopmental outcomes: A population cohort study. PLOS Medicine 23(9):e1004658 (2026), DOI 10.1371/journal.pmed.1004658. Cohorte de population de 167 447 enfants nés au pays de Galles, 2009-2016. Présentées par PsyPost les 11 et 13 octobre 2026. Contexte : Ahlqvist VH et al. Acetaminophen Use During Pregnancy and Children's Risk of Autism, ADHD, and Intellectual Disability. JAMA 331(14):1205-1214 (2024), DOI 10.1001/jama.2024.3172 (cohorte nationale suédoise, 2 480 797 enfants, analyse entre frères et sœurs).
