Le 7 octobre 2026, des chercheurs de l'université de Pittsburgh ont publié l'une des plus grandes études à ce jour sur le TDAH et les troubles de la mémoire au grand âge. Dans la revue JAMA Psychiatry, ils rapportent que les adultes ayant un diagnostic de TDAH recevaient plus souvent, en vieillissant, un diagnostic de trouble cognitif léger ou de démence. Avant que le chiffre phare, « plus de quatre fois le risque », ne vous inquiète, il vaut la peine de regarder ce que l'étude a réellement mesuré, ainsi qu'un chiffre bien moins relayé : la plupart des personnes avec un TDAH dans cette étude n'ont développé aucun trouble cognitif.
Ce qu'ont fait les chercheurs
L'équipe, menée par les co-premiers auteurs Guilherme Bauer-Negrini et Douglas Teixeira Leffa, avec Tharick A. Pascoal comme auteur principal, a utilisé le programme de recherche All of Us des NIH, une grande base de données américaine de volontaires qui partagent leur dossier médical et leurs données génétiques. L'étude a inclus 187 341 adultes de 50 ans et plus (âge moyen 56 ans, 57 % de femmes), dont les dossiers médicaux électroniques couvraient en moyenne une dizaine d'années.
Les chercheurs ont abordé le TDAH de deux façons indépendantes :
- Un diagnostic enregistré : 3 026 participants (1,6 %) avaient un TDAH inscrit dans leur dossier médical.
- Un score génétique : un score de risque polygénique additionne des milliers de petites variations génétiques courantes associées au TDAH. Tout le monde a un tel score, qu'on ait été diagnostiqué ou non.
Le critère étudié était un nouveau diagnostic de trouble cognitif léger (TCL) ou de démence. Le TCL désigne des changements perceptibles de la mémoire ou de la pensée qui n'empêchent pas de vivre de façon autonome, et il n'évolue pas toujours vers une démence.
Ce qu'ils ont trouvé
- Les chiffres bruts : 6,7 % des personnes avec un TDAH (203 sur 3 026) ont reçu un diagnostic de TCL ou de démence pendant le suivi, contre 3,4 % des personnes sans TDAH.
- Après ajustement statistique : en tenant compte du sexe, de l'origine ethnique, du variant génétique APOE e4 (le facteur de risque génétique le plus connu de la maladie d'Alzheimer) et de l'année d'entrée dans le programme, le TDAH était associé à un risque environ 4,6 fois plus élevé au fil du temps. Avec un ajustement plus complet (autres problèmes de santé, niveau d'études, tabagisme et recours aux soins), il descendait à environ 3 fois.
- Les gènes : les personnes du cinquième le plus élevé du score génétique de TDAH avaient un taux de TCL ou de démence 35 % plus élevé que celles du cinquième le plus bas (rapport de risques de 1,35). Le communiqué de l'université précise que cela s'observait même chez des personnes qui n'avaient jamais reçu de diagnostic de TDAH. Certains médias ont écrit « 35 % de risque en plus de développer une démence », mais dans l'article scientifique, le critère regroupe TCL et démence.
- Après le diagnostic : parmi les personnes qui ont développé un trouble cognitif, celles qui avaient aussi un TDAH déclaraient plus souvent une moins bonne santé mentale, une qualité de vie plus faible et moins de satisfaction sociale, et elles ont eu recours aux soins environ 20 % de plus l'année suivante.
Lire les chiffres avec calme
Le chiffre le plus rassurant est aussi le plus simple : plus de 93 % des personnes avec un TDAH dans cette étude n'ont reçu aucun diagnostic de TCL ou de démence sur une dizaine d'années de dossiers. Un chiffre relatif qui paraît élevé (« quatre fois ») s'applique à un risque de départ assez faible, et il décrit des groupes, pas ce qui arrivera à une personne en particulier.
Quelques autres points comptent :
- C'est une association, pas une preuve de cause. L'auteur principal a été clair : « This doesn't prove that ADHD causes dementia » (cela ne prouve pas que le TDAH cause la démence, Tharick Pascoal). Le TDAH s'accompagne souvent d'autres éléments, comme la dépression, les troubles du sommeil, le tabac ou des problèmes cardiovasculaires, qui agissent eux aussi sur le cerveau au fil du temps.
- La question du temps n'est pas entièrement réglée. Une démence débutante peut parfois ressembler à des difficultés d'attention : un diagnostic de « TDAH » posé tard dans la vie pourrait donc être en réalité un signe précoce de déclin cognitif. Les médias ont indiqué que le lien persistait même avec au moins huit ans d'écart entre les deux diagnostics. C'est exact, mais l'article montre que le lien était alors bien plus faible (rapport de risques d'environ 1,4 au lieu de 4,6), et qu'il n'était plus statistiquement significatif avec un écart de neuf ans. Une partie du chiffre phare pourrait donc refléter ce chevauchement.
- Qui a été étudié. Les participants d'All of Us sont des volontaires. Dans cet échantillon, la plupart des personnes avec un TDAH étaient des femmes, plus diplômées que la moyenne des adultes avec un TDAH, et le score génétique a été construit surtout à partir de données de personnes d'ascendance européenne.
- La question des médicaments reste ouverte. Les chercheurs n'avaient pas assez de données sur les traitements suivis au cours de la vie pour vérifier si les médicaments du TDAH, ou tout autre traitement, modifient le risque, dans un sens ou dans l'autre.
Pas la première étude, mais pas tout le tableau
Ce résultat rejoint des travaux antérieurs menés dans plusieurs pays. En 2021, une étude suédoise sur registres publiée dans European Psychiatry a suivi environ 3,6 millions de personnes nées entre 1932 et 1963. Les adultes avec un TDAH avaient des taux plus élevés de démence, et surtout de TCL. Point important : le lien diminuait nettement une fois pris en compte les autres troubles psychiatriques (dépression, anxiété, trouble bipolaire et usage de substances), ce qui suggère que ces compagnons fréquents du TDAH expliquent une partie de l'histoire.
D'autres recherches apportent un contrepoids utile. Une vaste étude d'imagerie cérébrale de 2026 n'a trouvé aucun signe de vieillissement cérébral accéléré dans le TDAH ou l'autisme. Les deux études posent des questions différentes, mais ensemble elles suggèrent que le TDAH ne signifie pas simplement un cerveau qui s'use plus vite.
Pourquoi y aurait-il un lien ?
Personne ne le sait encore. Les auteurs évoquent plusieurs pistes possibles : stress chronique, troubles du sommeil, inactivité physique, alimentation, risque cardiométabolique, blessures et usage de substances. Plusieurs d'entre elles recoupent les 14 facteurs de risque potentiellement modifiables recensés dans le rapport 2024 de la Commission du Lancet sur la démence, comme l'inactivité physique, le tabac, la dépression, l'hypertension et la perte d'audition. La Commission estimait qu'à l'échelle des populations, près de la moitié des cas de démence pourraient en théorie être évités ou retardés si ces facteurs étaient pris en charge. C'est un contexte général de santé publique, pas un conseil personnel. La santé cardiovasculaire est l'une des pistes que les chercheurs veulent explorer : des études génétiques ont aussi trouvé des gènes communs au TDAH et aux maladies cardiovasculaires.
Ce que cela signifie pour vous
Si vous avez un TDAH, cette étude n'est pas une prédiction, et personne ne sait encore si le lien est causal. Elle confirme en revanche une idée utile à tout âge : le TDAH est une condition qui dure toute la vie et qui mérite de l'attention à l'âge adulte et en vieillissant, pas seulement dans l'enfance.
- Prendre soin des bases générales qui comptent pour la santé du cerveau de chacun : sommeil, activité physique, tension artérielle, arrêt du tabac, liens sociaux et audition. Rien de cela n'est propre au TDAH.
- Parler du TDAH à votre médecin, surtout si vous remarquez des changements de mémoire ou de concentration en vieillissant. Connaître votre histoire aide les professionnels à distinguer un TDAH ancien de changements nouveaux.
- Ne pas arrêter ni modifier un traitement à cause de cette étude. Elle n'a pas évalué les traitements, donc toute question sur les médicaments se discute avec votre prescripteur.
Si vous vous demandez si le TDAH fait partie de votre histoire, le questionnaire ASRS-v1.1 de dépistage du TDAH adulte, gratuit (18 questions, environ 10 minutes), est un premier pas utile. Un test de dépistage n'est pas un diagnostic, mais il peut vous aider à mettre des mots sur ce que vous vivez et à ouvrir la conversation avec un professionnel.
Source : Bauer-Negrini G, Leffa DT, Ferreira PCL, et al. (auteur principal Pascoal TA), University of Pittsburgh. Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder and Late-Life Cognitive Impairment. JAMA Psychiatry, publié en ligne le 7 octobre 2026, DOI 10.1001/jamapsychiatry.2026.3165. Étude de cohorte rétrospective portant sur 187 341 adultes de 50 ans et plus du programme All of Us des NIH (dossiers médicaux électroniques et données génétiques, suivi moyen d'environ 10 ans). Contexte : Dobrosavljevic M et al. European Psychiatry 65(1):e3 (2021), DOI 10.1192/j.eurpsy.2021.2261 (étude sur les registres de population suédois, 3 591 689 personnes). Livingston G et al. Dementia prevention, intervention, and care: 2024 report of the Lancet standing Commission. The Lancet 404:572-628 (2024), DOI 10.1016/S0140-6736(24)01296-0.
